La terre est bleue comme une orange - Les Chroniques -
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La terre est bleue comme une orange
« La terre est bleue comme une orange Jamais une erreur les mots ne mentent pas Ils ne vous donnent plus à chanter » Ces vers de Paul Éluard sont extraits de son recueil L’Amour, la Poésie publié en 1929. Le nom du poème est le même que le premier vers : La terre est bleue comme une orange. Voilà une phrase qui paraît absurde, insolite ou pour le moins incongrue. Elle est en fait caractéristique de la poésie surréaliste d’Éluard ; la métaphore fait autant appel à la plénitude sphérique, qu’au côté quasi- céleste de la terre, à l’image de l’orange, ce fruit riche et plein de vie. Par ailleurs, comme un poème a différents niveaux de lecture, il est aussi indéniable que dans celui-ci, il y ait eu une évocation de Gala, sa femme et muse : la couleur bleue renvoie à ses yeux et l’orange à sa chevelure. L’analogie entre la femme et la terre est d’ailleurs développée dans les vers suivants. La comparaison éluardienne a donc sa logique interne et sa raison d’être. Mais, bien que nous n’ayons pas le talent de ce cher Paul, ne sommes-nous pas tous et toutes tenté.e.s à plusieurs reprises, et tout au long de nos vies, à comparer? À nous comparer à autrui? À comparer nos réussites et nos échecs, que ce soit dans le milieu professionnel ou personnel? À mesurer à travers des critères plus ou moins objectifs, globalement subjectifs, ce qui nous différencie de celles et ceux dont les parcours nous font envie ou horreur? Évidemment, plusieurs spécialistes avanceront le fait que ce qui est appelé le ‘’réflexe comparatif’’, tient autant à l’inné qu’à l’acquis. René Girard a bien développé sa célèbre théorie selon laquelle le désir humain est, par essence, mimétique : c’est en nous remettant, et donc en nous comparant, aux autres que nous définissons ce qui est plus ou moins désirable. Cette rivalité, par nature, engendrerait l’agressivité et l’esprit de compétition qui sous-tendent les rapports humains, estime le philosophe anthropologue français. Presque 3 siècles plus tôt, dans son traité sur L’Éthique, Spinoza déplorait les « passions tristes » résultant des comparaisons. Des passions tristes telles que la jalousie, la haine, la tristesse, le sentiment d’insuffisance. Il rappelait que : «L’aveugle, tant qu’il s’abstient de se mesurer à ceux qui voient, ne se sent nullement imparfait». À ce stade de ma chronique, j’entends déjà certains et certaines d’entre vous me citer, presque sentencieusement, ce proverbe qui dit que : «Comparaison n’est pas raison». Mais avant d’acter le fait que toute comparaison serait néfaste, voire ‘’un poison’’, selon beaucoup de psychanalystes puisqu’elle mettrait à mal l’estime de soi, rappelons-nous aussi de Talleyrand et de sa formule qui a traversé les siècles : «Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console.» Mais alors, y aurait-il des vertus à se comparer? Je veux dire d’autres vertus que politiques quand les gouvernements essaient, en cette période de pandémie, de montrer à leurs populations que leur gestion a été plus efficace que celles des autres pays? Le fait que ces comparaisons étatiques, tout comme celles à niveau plus individuel, ne soient jamais complètes et ne montrent qu’une toute petite partie de la réalité ne semble pas déranger beaucoup! Non, ne parlons pas de ces récupérations politiciennes qui tentent de noyer le poisson, faute de le pêcher. N’en parlons pas, ou si peu ! Intéressons-nous plutôt à ce que pourrait nous apporter la comparaison de plus bénéfique, dès lors que nous ne pouvons nous en empêcher. Le psychosociologue américain, Leon Festinger, a développé en 1954, une théorie dite de comparaison sociale. Selon lui, se comparer est une nécessité pour se connaître mais aussi pour progresser. Il distingue entre la « comparaison ascendante », qui nourrirait l’ambition et alimenterait même cette fameuse estime de soi et la « comparaison descendante » qui permettrait de relativiser nos échecs, nous apporterait du réconfort avec ce ‘‘finalement, il y a pire que ce que je vis’’. S’il était encore de ce monde, je me demande où Festinger aurait classé les étalages de vie comparée sur les réseaux sociaux. Il aurait probablement rétorqué à la cynique que je suis que ce spectacle pourrait autant nourrir l’empathie de certains et certaines que la jalousie névrotique d’autres. En conclusion, ces vers d’un autre poème d’Éluard, intitulé Le miroir du moment que joue peut-être la comparaison dans nos vies : « Il dissipe le jour, Il montre aux hommes les images déliées de l'apparence, Il enlève aux hommes la possibilité de se distraire. Il est dur comme la pierre, la pierre informe, La pierre du mouvement et de la vue »
By Loubna Serraj
12 April 2021