Les veilleurs de nuit et le feu sacré de la tradition - Les Chroniques -
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Les veilleurs de nuit et le feu sacré de la tradition
Dans toutes les traditions séculaires, en cela qu’elles sont les échos lointains et déformés par le mouvement de l’histoire d’une tradition primordiale, il existe une logique de cycles dégénératifs de l’humanité dans son rapport au supramonde, ou en d’autres termes au Divin, en partant d’un âge d’or idyllique où les hommes étaient quasiment des êtres de lumières, vers un âge d’argent, puis d’airain et enfin de fer tel que décrit dans la tradition grecque, et que la tradition indienne qualifie de Kali Yuga, en référence selon certains au démon Kali et non à la divinité éponyme. Dans cette doctrine indienne, comme nous le rappelle René Guénon dans « la crise du monde moderne », cette logique de cycles humains marque des phases graduelles d’occultation d’une spiritualité primordiale, qui ne devient atteignable aux communs des mortels que sous la forme exotérique de fragments. Cet âge sombre que Julius Evola décrit comme étant une « longue nuit », vous l’aurez deviné est le nôtre, celui de l’homme moderne, de l’homme privé de Dieu, qui ayant nié la transcendance, a rejeté le Cosmos hors de lui dans une décosmie dont il ne sortira pas indemne. Un peu comme une vague engendrée par un océan, et qui leurrée par sa taille s’imagine être indépendante de ce dernier qu’elle perçoit désormais comme étant ontologiquement distinct et étranger. La rupture terminale avec l’esprit traditionnel amorcée il y a quelque siècles en Occident, et qui a pris des noms pluriels dans une logique diachronique, tel que Renaissance, Lumières, Modernité, nous a plongé progressivement dans le monde obscur et épais de la matière et de la quantité, dans le monde du devenir pour reprendre Evola, dans le monde de Prométhée, le voleur du feu sacré des Dieux, et qui dans la tradition monothéiste chrétienne prend le nom de Lucifer. Car si le « symbole » veut littéralement dire ce qui nous réunit, sous-entendu à un principe supérieur, son antithèse n’est autre que le « dia-bole », c'est-à-dire ce qui sépare et qui chez Guénon caractérise tout ce qui procède de la quantité et non de la qualité, de la matière et non de l’esprit. Dans cet âge sombre où l’homme devient la mesure de lui-même, le vrai devient un moment du faux, et le spectacle marchand comme le décrit Debord devient une inversion de la vie, le mouvement autonome du non-vivant. Ce sujet individuel en tant que concept né dans les latrines de l’anti-tradition, s’est ainsi vu possédé par ce qui était sensé le libérer, autrement dit par cette sagesse cadavresque qu’il appelle avec prétention « science moderne », et qui se résume dans toute sa pluralité au fait de disséquer ou de faire l’autopsie d’un réel en tant qu’il serait de son point de vue un cadavre sans âme. Ce qui nous amène à penser qu’au fond, il ne s’agit pas d’une crise de la modernité, mais que la modernité est elle-même la crise et la phase terminale d’un long cycle, annonçant la genèse d’un cycle nouveau. Et penser pouvoir inverser le déploiement cyclique, en vue de réparer ou réformer cet âge sombre, relève d’une fantaisie périlleuse et délétère qu’il nous faudra à tout prix d’éviter. Cependant, il nous est possible durant cette « longue nuit » de l’âge sombre de veiller pour reprendre l’expression d’Evola, en préservant la flamme sacrée de la Tradition. Et c’est en veillant la nuit que l’on sera les premiers à voir l’aube d’un âge nouveau, d’un âge d’or qui émergera sur les décombres de l’âge de fer, et qu’il s’agira pour nous en tant que dépositaires des germes de la Vie d’accueillir.
By Rachid Achachi
07 September 2018