Sorry not sorry? - Les Chroniques -
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Sorry not sorry?
Il y a quelques jours, la chancelière allemande, Angela Merkel, a présenté ses excuses à ses concitoyens et concitoyennes pour avoir annoncé un confinement rigoureux à Pâques. Elle a reconnu, "des restrictions pas réalistes", une erreur personnelle dont elle assume seule la responsabilité. Presque au même moment, Emmanuel Macron, érigé en épidémiologiste en chef par son entourage, refusait de prononcer tout mea-culpa pour sa gestion sanitaire en France. Rien de bien étonnant. Il n’y a pas si longtemps, ne fustigeait-il pas les "66 millions de procureurs"? Au Maroc, pays où la parole politique à destination de la population est rare comme un merle blanc, le Chef du gouvernement Saadeddine El Othmani aurait affirmé à propos des dernières suspensions de vols, lors d’une cérémonie d’accueil des nouvelles adhésions à son parti : « Nous présentons nos excuses aux Marocains. Nous n’avons pas d’autres choix, les pays européens ont également fermé leurs frontières après l’apparition de nouvelles souches du Covid ». Ok, pas vraiment des excuses puisqu’aucune remise en cause des décisions prises n’a été évoquée ; plutôt un "désolés, on peut pas faire autrement". Une posture différente de celle qu’a adoptée le même Saadeddine El Othmani en 2018, lors de la campagne de boycott qui a ciblé trois marques de grande consommation. Il avait alors présenté publiquement des excuses pour les déclarations jugées offensantes et les « abus de langage » de certains membres de l’équipe gouvernementale. Ces prises de position tout comme les réactions qu’elles ont suscitées dans les médias et auprès des citoyens et citoyennes concerné.e.s sont intéressantes. Le panorama va de la critique la plus acerbe quant à l’improvisation, l’impréparation voire l’incompétence des personnes concernées, souvent brandies sans hasard par l’opposition, jusqu’à la preuve de l’humilité, de la lucidité et même une forme de reconnaissance de leur humanité. Le lendemain de l’acte de contrition merkelien, voici ce qu’écrivait le quotidien britannique, The Times : «Quand une entreprise, une institution ou, pire, une personnalité politique présente des excuses, pouvons-nous réagir autrement que par le cynisme ? Car, nous demandons-nous, quelle peut bien être leur motivation ? Volonté de passer l’éponge, pure hypocrisie ou action défensive pour parer à une action en justice ?» Pourtant, les pays anglo-saxons et asiatiques sont beaucoup plus enclins aux mea-culpa politiques, Boris Johnson récemment tout comme Tony Blair en son temps pour la guerre en Irak, en ont fait les frais. De même que Bill Clinton après l’affaire Lewinsky ou encore Scott Morrisson, premier ministre australien parti en vacances à Hawaï pendant que son pays était ravagé par les feux de forêt l’année dernière. Sans oublier, le désormais ex-premier ministre japonais, Shinzo Abe, contrit, en décembre dernier, devant le Parlement pour un scandale lié au financement de réceptions organisées pour son parti. Mais en dehors du facteur culturel, disons d’acceptabilité, qu’y aurait-il d’autre derrière ces regrets en public? Dans une retranscription de son séminaire à l’EHESS, publiée en deux volumes sous le nom Le Parjure et le Pardon, le philosophe Jacques Derrida écrit : «On ne demande jamais pardon que pour l’impardonnable». Un paradoxe certes mais qui ébranle d’emblée la notion de ‘’pureté’’ du pardon. En invoquant Jankélévitch, Saint Augustin, Shakespeare, Platon, Rousseau et j’en passe, Derrida déploie une analyse sur l’impossibilité, en politique, du pardon pur de toute reprise économique, de toute ruse parjure. Dans un autre ouvrage, Le Siècle et le pardon, il souligne la dimension proprement spectaculaire, au point de prendre, je cite, «souvent les traits, dans sa théâtralité même, d’une grande convulsion, oserait-on dire d’une convulsion frénétique». Derrida se demande même si le pardon est humainement possible, s’il est juste ou s’il se situe au-delà de la justice, et si celui qui demande pardon n’est pas suspect de réclamer, au fond, de l’attention. Vous me direz qu’actuellement, de l’attention, les politiques n’en manquent pas. Bien au contraire, leur souhait serait probablement d’en avoir moins! Toutefois, on ne peut balayer d’un revers de main la portée stratégique et communicationnelle des excuses publiques, un « instrument politique et diplomatique, utilisé aussi bien à des fins interétatiques que de politique interne », selon Pierre Hazan, enseignant à l’université de Genève, et conseiller d’organisations internationales. Il utilise l’expression ‘’Realpolitik du pardon’’ pour souligner l’acte performatif qui, en invoquant le passé, se veut tourné vers l’avenir en transformant la relation. L’Instance Équité et Réconciliation au Maroc tout comme la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud en sont des exemples. Mais alors, Sorry not sorry? Comment accueillir ces pardons? Sont-ils si radicalement différents des pardons que chacun et chacune d’entre nous a eu, a ou aura l’occasion d’entendre ou de demander pour des trahisons, des infidélités, des maltraitances, des déceptions ou des maladresses? Peut-être pas après tout si l’on en croit Béatrice Voirin, psychothérapeute, pour qui : «Pardonner, ce n’est pas oublier, c'est réussir à apaiser la blessure suscitée par autrui… Cela n'implique pas non plus de vouloir relativiser. Ni même de devoir se réconcilier ou recevoir des excuses, même si les excuses sont souvent très salvatrices. C'est au fond assez égoïste… On pardonne pour soi, avant tout, pour se libérer soi-même de la haine et du ressentiment.» Comme quoi, on retrouve la liberté même là où on ne s’y attend pas!
By Loubna Serraj
05 April 2021